Abstraction française de rien du tout pour arriver au néant en passant par le vide qui les sépare

La Française, langue alambiquée par excellence, n’aime pas les concepts flous. Elle aime qualifier l’abstraction. Rien, néant, vide comme adverbe ou adjectif signifient insaisissable, immatériel, indéfinissable. Ils ne prennent leur sens qu’en fonction de leur contexte et des mots qu’ils viennent compléter. Ce sont des abstractions relatives. RAS, Rien à signaler jusque là. C’est imprécis et c’est fait pour.
Pour parer à cette zone de trouble, la Française a tôt fait de les nommer, en définissant l’indéfinissable. Ces étranges abstractions peuvent désormais être cernées de toutes parts par des compléments qualifiants. La Française ne s’embarrasse pas des abstractions. Elle aime la concrétisation. Elle attrape une idée qui passe, coupe au couteau un silence, claque un mot. Elle inspecte dans chaque concept, la densité, la forme, le mouvement, la couleur, le son, le gout.
Comme Madame Jourdain fait de la prose sans le savoir quand sa langue s’emmêle, la Française est poétiquement cartésienne. Toute chose étant égale par ailleurs, il y a des différences. La Française les traque, les dissèque et les articule à sa convenance. Elle inverse la proposition et fait d’une caractéristique qualificative, une entité à part entière, qui dès lors peut être qualifiée. Un simple article indéfini suffit pour créer son unicité : Un rien, un vide, un néant.

Un rien, pour signifier l’insignifiance. Un rien est minuscule. Si minuscule, qu’il ne mérite pas d’être souligné, qu’il ne mérite pas d’être pris en considération.
« C’est rien » pour dire que c’est une quantité négligeable, sans pour autant être nulle. « Trois fois rien », même, si l’on veut souligner que c’est encore plus petit que rien. Rien est dénombrable, perdu quelque part entre 0 et 1. Sa valeur est relative et contextuelle. C’est statistique. Sa valeur dépend donc de la valeur quantitative du tout comme un ensemble, et de la valeur qualitative attribuée au risque d’erreur. Plus le tout est grand et important, plus le rien sera petit et insignifiant. Rien est, dans tous les cas, inférieur à la marge d’erreur acceptable. Une entité, si insignifiante, qu’elle ne ne mérite aucune considération dans la détermination d’un résultat. Une entité si petite qu’elle peut être exclue du tout sans changer sa valeur. Une entité si petite que l’on ne peut ne pas lui donner de raison d’être. Une entité sans être puisqu’il faut bien l’appeler ainsi.
Et pourtant un rien est la valeur résiduelle. Quand on a tout perdu, il reste rien. Tout est l’avoir, un rien est ce qui est, quand tout le reste n’est plus. Tout et rien sont des auxiliaires dans l’ordre des choses. Tout est la conjugaison de l’avoir, un rien, quel qu’il soit, est la conjugaison de l’être. Tout peut être perdu, un rien reste toujours. Un rien quelconque est la valeur ultime.
Un rien suffit à faire pencher la balance, quand l’équilibre est quasi parfait. Un rien peut être pesé, et exerce une pression sur le cours des choses qui l’entoure. Un rien est léger comme le battement d’aile d’un papillon qu’inspirerait les scientifiques. Un rien est léger comme l’insoutenable légèreté de l’être comme souffleraient les littéraires. Ni dans un tout, ni dans un néant, Un rien est. Tout simplement. Comme une erreur qui ne compte pas, mais se dénombre. Comme une imperfection qui déséquilibre le Tout, mais qui complète le Tout par sa différence.

Un vide,  pour signifier un espace. Un vide est grand. Un vide est immense. Un vide est un gouffre.
Il est abyssal, intersidéral, voir même existentiel. Si grand qu’il est insondable, si grand qu’on s’y perd. Et pourtant un vide a une fin. Le saut dans le vide est un saut dans l’inconnu, dont pourtant l’on sait qu’il a une fin. Le vide a des limites. Le vide à ses propres limites, des limites qu’il est seul à connaître à l’avance. Un vide est à la fois son contenant et son contenu. Un vide a une forme ou plutôt a des formes, des contours qui sont, mais que seul lui sait voir. Un vide est l’inconnu qui peut être connu. Un vide a une profondeur. Un vide s’inscrit en creux. Un vide résonne même en creux comme tête vide sonne creuse. Un vide peut être rempli, comblé. Il est dans sa nature d’être rempli. La nature a horreur du vide, et pourtant chaque vide est, comme un état transitoire. Un vide est un état mobile. Comme dans l’œil du cyclone, un vide abrite un néant quand il paraît infini, abrite un néant quand le temps semble suspendre son vol. Un vide n’est néant que par assimilation, par usurpation, par ressenti temporaire. Un vide bascule parfois hors de ses limites et plonge dans l’émotion. Mais un vide reprend toujours ses droits, et ne reste pas immuable et figé. Ou plutôt, un vide perd toujours ses droits, écrasé par le plein. Un vide est volatile. Il est amené tôt ou tard à se dissiper. Un vide ne s’évalue que dans un espace et dans un temps défini. Un simple écart de conduite, entre un état initial et un état final. Un vide est une anomalie dans une continuité pleine de sens et de leurs contraires.

Un néant signifie un néant. Incomparable à rien. Même pas vide, un néant est infini.
Ni grand, ni petit. Ni proche, ni lointain. Il est sans commune mesure. Il échappe à notre entendement fluctuant. Un néant est figé dans son immatérialité. Le néant est le mot quand il n’y a plus de mot. Un néant est l’inqualifiable.
Un néant ne s’oppose à rien. Il ne fait partie d’aucun ensemble, d’aucun tout. Un néant n’a pas de limites, le néant n’a pas de position. Il est de nulle-part. Il ne connaît pas de distance. Il n’est ni au-delà de tout, ni en-deça. Un néant est ce qui ne peut avoir lieu. Un néant est ce qui n’est pas. Un néant n’a pas. Un néant n’est pas.
Et pourtant le néant a une couleur. Un néant est noir le plus souvent, gris parfois. Toutes les autres couleurs sont grandes et éclatante, blanc compris : grand blanc, grand bleu… Elles éclatent quand elles saturent. Un néant est inlassable. Il ne sature jamais ne pas s’arrêter. Un néant a une non-couleur et a donc une intensité. Un néant ne réfléchit pas, il ne sait pas. Un néant est quand on ne sait plus. Un néant ne réfléchit pas, il absorbe. Il absorbe de l’intérieur. Un néant est émotion, comme le blanc et noir sont couleurs. Un néant est la non-émotion, et pourtant ressentie. Un néant est résonance en suspension, immobile, quand le vide s’échappe, quand le vide paraît sans fin et s’immobilise en perception. Un néant est une toile de fond que chacun tisse, infiniment neutre. Une toile que rien ne vient perturber, même pas sa propre non-couleur. Une toile où les riens éphémères prennent leur sens, où les vides perdent un instant leurs contours. Une toile de fond où chacun vient y projeter ses riens et ses vides, comme si existait une toile qui n’existe pas. Une toile de fond qui disparaît quand elle est recouverte. Une toile de fond qui disparaît pour qui sait l’animer. Un néant qui disparaît et pourtant laisse en chacun une trace. Toujours la même. Comme une odeur de déjà-vu, que pourtant on ne veut plus voir. Une odeur que le plus souvent on ne peut même sentir, une odeur qu’on ne peut aimer. Quand un néant nous habite, cela ne sent pas bon. C’est une constante. Un néant se chasse, hors de soi, quand d’un geste de la main on accueille le vide, on intègre une fin. Un néant se chasse comme une idée noire. Un néant se balaye d’un revers d’une main, d’un haussement d’épaule, d’un froncement de sourcil, d’un éclat de rire ou même d’une pensée légère. Un néant est inerte. Il peut être déplacé par une force étrangère à lui, qui ne connaît pas le mouvement. Un néant est propulsé dans le sens que nous lui insufflons, dans le mouvement que nous lui projetons. Un rien peut déplaçer un néant, aussi pesant soit-il d’y penser, aussi facilement qu’il le ferait d’une montagne. Un néant est une pure abstraction qu’un rien matérialise et dissous. Un néant immobile se déroule dans un sens pour chacun unique, comme une succession infinie de néants, chacun identique au précédent, chacun indifférenciable du prochain. Un néant peut se fractionner en parties strictement égales, indifférentes. Un néant renvoie toujours à un autre néant, le même, indifféremment. Un néant ne présente aucun intérêt à être fractionné par et pour notre entendement. Des néants sont Un. Un néant est Un. Un néant n’a pas de valeur. Un néant est absolu. Un néant est où il n’est plus de possible, où il n’est plus d’impossible.
Bref, un néant n’est pas très français, des néants encore moins. Il cède le plus souvent la place au Néant. Le Néant déterminé et singulier pour signifier l’indéterminable subjectivité absolue.

Même la Française a des idées inqualifiables. Il faut le savoir.IMG_5660

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  • Every de tout, A more included, & 2 Viel en +

    Eve ry de tout, .au propre et au figurez-vous, c'est déjà tout un lot ... de 12 bonnes raisons de tout mélanger en une suite logique ...
    1) Elle n'est pas la dernière en matière de fautes, quand les mots sont croisés ...

    2) I'm pro, c'est son métier

    3) Dans le melting pot, elle ne crache pas dans la soupe...

    4) Elle est parisienne comme tête de veau, et ne rechigne pas devant les froggies servis par des non-domestiques

    5) Elle retourne 7 fois, comme pas une autre, les langues pour celle qu'elle n'a pas encore dans la poche ...et parle comme pied dans la tongue de sa mère.

    6) Foncé, en stock dans son magasin, c'est en option ... comme clair, c'est le temps qui lui manque.

    X2) Quand ça compte, elle voit double...
    N'en jetez plus, la coupe est pleine ...Cheers

  • Valéry Schneider

    Valéry Schneider

    Une publicitaire et une desperate housewife qui a bien tourné ...la page et beaucoup d'autres clichés ...et qui en noircit pas mal, si son temps s'y prête ...Ca varie, même au beau fixe...

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